Xylomancie dormante: Amaury Darras
La nouvelle fantastique Dans l’abîme du temps, écrite par Howard Philips Lovecraft en 1936, relate la vie du professeur Nathaniel Peaslee, ayant perdu la mémoire pendant de nombreuses années, en raison de la possession de son esprit par un membre d’une civilisation extraterrestre. À son réveil, de faux souvenirs et d’étranges visions font surface. Les indices de cette vie oubliée le mènent à enquêter sur l’existence de cette société hallucinatoire, dans l’exercice d’une archéologie prophétique. Cette nouvelle fascine Amaury Darras autant qu’elle fait écho à son processus artistique. Comme le professeur Peaslee, l’ébéniste d’art et sculpteur travaille instinctivement, réalise ses pièces sans dessin préalable, guidé par l’automatisme de ses mouvements. Inspirées par des esthétiques pop et l’iconographie du jeu-vidéo, les œuvres renouvellent la technique de l’ébénisterie, traditionnellement associée à un pratique artisanale élitiste. La production de meubles anciens réservée à une certaine classe agit comme le maintien des frontières imperméables qui hiérarchisent la pyramide sociale. Ici, Amaury Darras explore des cultures contemporaines considérées comme illégitimes par les élites. Il applique sa technique à des motifs fantasy, élaborant de nouveaux codes visuels : un refuge face au monde extérieur régi par les rapports de pouvoir. Entre artisanat traditionnel et actualisation des formes, l’artiste brouille les pistes, les temporalités se confondent. Ainsi, les exosquelettes peuplent l’espace au milieu d’une végétation indomptable. La mousse s’infltre dans les carcasses, dévore petit à petit les traces d’une culture disparue. Civilisation ancestrale ou tableau science-fctionnel d’un futur anti-technologique, les œuvres d’Amaury Darras deviennent un espace de coexistence temporelle foue. L’humanité n’est pas, rend sa place à la nature, et renforce la tension entre présence et absence : le regain de l’autonomie végétale, de l’organique silencieux. Amaury Darras élabore le manifeste d’un futur de la Décroissance. L’écosystème invasif habille le béton, les fgures dorment, sereines, lovées dans la verdure. Son mutisme avale la marche assourdissante du progrès, élabore une critique du capitalocène en évacuant toute forme de technologie. Une nouvelle science-fiction se dessine : à contre-courant de Duneou Aurora, l’artiste s’éloigne du fantasme de la conquête spatiale, considérée comme l’apogée civilisationnelle. Il préfère prôner un retour drastique à la terre, libérer les modes d’habitat des biais coloniaux qui traversent nos sociétés.Par le croisement de l’ébénisterie et du design, l’artiste suggère la présence révolue de corps. Plusieurs essences de bois cohabitent dans l’espace, du noyer au tamo en passant par le frêne, éclairant les traitements multiples du matériau. Ces bois, d’origines géographiques diverses, insistent sur l’individualisation des identités des fgures étendues. Par ailleurs, les vêtements, vidés de leur porteur.euse, mènent à interroger nos projections occidentales. Habituellement régies par la binarité du genre, ces préconceptions se trouvent brouillées par les formes employées. Notre œil est questionné : quel.les humain.es notre esprit se fgure-t-il spontanément ? Quelle forme est-elle sculptée par notre idée du genre ? Comment des représentations corporelles non normées, queer, crippourraient-elles s’imposer dans nos imaginaires ? Amaury Darras, grâce à ses sculptures portables, les extensions sociales de nos identités, donne à voir une alternative aux codifcations aliénantes de nos représentations sociales, et nos sentiments d’appartenance.
Antoine Bouffard
-
Xylomancie dormante, 2026, Galerie Womanray, Paris France © Anselme Alma Servain
-
Xylomancie dormante, 2026, Galerie Womanray, Paris France © Anselme Alma Servain
-
Xylomancie dormante, 2026, Galerie Womanray, Paris France © Anselme Alma Servain
-
Xylomancie dormante, 2026, Galerie Womanray, Paris France © Anselme Alma Servain
-
Xylomancie dormante, 2026, Galerie Womanray, Paris France © Anselme Alma Servain
-
Xylomancie dormante, 2026, Galerie Womanray, Paris France © Anselme Alma Servain
-
Xylomancie dormante, 2026, Galerie Womanray, Paris France © Anselme Alma Servain
-
Xylomancie dormante, 2026, Galerie Womanray, Paris France © Anselme Alma Servain

